Points d’intérêts et ancres temporelles

Comme nous l’avons vu, notre regard est attiré par les différents éléments d’une image. On tourne autour, on les effleure ou les traverse du regard. Ce sont les points d’intérêts à notre image ! À nous de les valoriser et de guider le regard de manière précise, ou imprécise suivant les envies.

Dans le deuxième trajet, le regard a plutôt tendance à faire du surplace parmi l’amas de formes. Tandis que le dernier exemple met en valeur chaque point d’intérêt en une suite logique qui permet de guider le regard efficacement dans une direction. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises solutions, tout dépend de vos intentions. Le tout étant de donner des choses à voir à vos lecteurs.

 

Les ancres temporelles.

Ces points d’intérêts sont également des ancres temporelles. Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Votre regard est temporel puisqu’en parcourant une image, chaque élément, chaque ancre est visualisée à un moment différent. Il y a donc un avant et un après, une chronologie à votre regard.

Chaque point d’intérêt est le reflet d’un moment particulier, parmi le flux continu de lecture sur l’image. Maintenant que vous en avez connaissance, vous allez pouvoir vous en servir pour composer vos images. Comment ? Par exemple à la figure suivante, où en plaçant un espace avant ou après le personnage, l’impression donnée ne sera pas la même.

Dans le premier cas, c’est le vide parcouru par le personnage qui sera lu en premier, puis le personnage. Ce choix marque davantage sa vitesse, c’est comme si l’on suivait sa course du regard, mais qu’il était si rapide qu’il était presque déjà sorti de notre champ de vision, c’est à dire du cadre de l’image.

Dans le deuxième cas, c’est le personnage qui est vu en premier puis l’endroit où il va aller. En reprenant le 1er cas on pourrait même y aller à l’extrême et ne présenter qu’un bout du personnage, accentuant d’autant plus sa progression dans le cadre et sa grande vitesse.

Comme vous pouvez le voir, pas la peine de savoir bien dessiner pour pouvoir s’exprimer. ;)

 

  N’oubliez pas que cette lecture de l’image est dépendante de notre entrée dans le cadre. Traditionnellement, notre lecture occidentale ira de la gauche à la droite. Dans d’autres cultures, ce sera l’inverse.

Pour vous donner un exemple classique de cette lecture de l’image, on interprète généralement un personnage qui va vers la droite comme un départ ou le début d’une journée, que s’il rentre chez lui, cela sera de droite à gauche.

On peut se servir de ce regard temporel pour créer une progression dans les infos données par l’image : 1, on voit un groupe de personnages dans le couloir d’un hôtel ; 2, on voit l’un d’entre eux avec un revolver à la ceinture ; 3, le dernier du groupe charge son pistolet, plaqué à une porte, prêt à l’enfoncer. Au lieu d’un moment fixe, d’un instantané, vous voilà avec une histoire, une narration dans votre image.

Autre exemple, on remarque les pans d’un mur, ok nous sommes dans une chambre, du bordel au sol, les chaussures jetées pêle-mêle, un t-shirt, une culotte, pour finir bord cadre avec des pieds qui dépassent d’un lit. Nuff said. C’est la succession d’informations qui crée l’histoire de votre image.

Cette temporalité liée à l’image, vous en avez un très bon exemple dans la peinture « Diogène » du peintre Anglais John William Waterhouse.

John William Waterhouse (1849- 1917) – Diogène (1882)

 
Où l’œil commence par voir la femme à l’ombrelle pour descendre vers ses voisines. On comprend alors qu’elles sont en pleine balade, à leurs postures, leurs vêtements et leurs sourires, un sentiment de légèreté et de fête les anime. C’est le point de départ de l’histoire. Puis l’œil arrive à la femme en rose, qui penchée vers l’avant (oh la diagonale) entraîne le regard vers ce qu’elle découvre : Diogène le philosophe « clochard ». Un air sévère, des bras joints qui donnent l’impression d’être liées. De quoi s’opposer à la gestuelle détendue et légère des trois femmes vues plus tôt.

Diogène qui préférait vivre simplement, sous sa jarre, plutôt que jouer comme les autres de richesses et de conventions sociales. Un thème que l’on retrouve d’ailleurs dans l’image en poursuivant notre chemin au-dessus de Diogène, où l’on aperçoit un groupe de personnes aisées se relaxant sous leurs ombrelles. Voilà comment contribuer à l’histoire de votre image en utilisant le principe des ancres temporelles. (Si seulement on m’avait présenté l’histoire de l’art comme ça. J’en aurais mieux compris l’intérêt !)

Vous rappelez-vous le chapitre sur la nature du dessin ? Jaune vous présentait discrètement ce principe de temporalité lié à l’image. Ah je suis sûr que c’est passé inaperçu, pourtant il se servait de ses yeux pour raconter différents moments.

Votre regard arrivant à l’œil fermé de Jaune pouvait voir son état initial en train de méditer. En 2, nous avons la prise de conscience que quelque chose ne va pas, pour ensuite en 3 nous amener vers le bas, en 4 qui nous dit, ok en fait mes yeux c’étaient du toc et ils viennent de se décoller. Hop comment amener du mouvement et une période de temps dans un dessin figé sur du papier ou un écran. C’est la magie propre au dessin.