Oser la répétition

On a vu dans le chapitre précédent à quel point il est important d’amener de la différence dans nos images et de ne pas se laisser aller au réflexe de tout centrer. Mais après tout, cela dépend aussi de ce que vous voulez faire passer dans votre image. Prenons l’exemple des compositions d’image qui naissent de la décoration de notre maison. Si l’on place de la différence à tout va, pencher tous les cadres, espacer les chaises de notre table dans tous les sens, une sur la table, une de travers, une autre en dessous, et la dernière les 4 pieds en l’air, bonjour l’angoisse !

On va, à la place, utiliser la répétition, la symétrie, afin de calmer les choses. Ce qui n’empêche pas d’avoir un élément de décoration différent, comme une statuette, qui va se démarquer de cet ensemble. Comme quoi, tout dépend de ce que l’on souhaite obtenir.

 

Utilité des compositions centrées

User de répétition et d’une composition centrée va dégager des sensations liées au calme, au repos, à la mort même parfois. En tout cas à un manque d’activité, contrairement aux compositions décentrées ou à des dessins présentant des différences, qui, elles, vont amener plus de mouvement du regard, donc plus de dynamisme.

 

En composition d’image

Au début du film d’animation « Là-haut », des studios Pixar, j’avais été marqué par des compositions très frontales et centrées. Elles se trouvent dans la première séquence du film qui sert à présenter les personnages de Carl et Ellie, de leur rencontre à leur séparation. Que ce soit le moment où l’on apprend qu’Ellie ne peux avoir d’enfants, où les nombreux plans qui suivent, jusqu’à finir par le plan où l’on voit Carl de dos, rentrer seul chez lui. Des moments très émouvants qui sont mis en valeur justement par des choix de cadre très plats et centrés. Des cadres mettant en valeur l’émotion des personnages et leur impuissance face aux évènements de la vie.

Autre cas de figure dans cette peinture de Gustave Courbet. Où la position centrale du chêne renforce son caractère indéracinable et massif.

Gustave courbet (1819-1877) – Chêne de Flagey (1864)

 

 Le Chêne de Flagey avait été racheté en 2013 par le conseil général du Doubs pour la rondelette somme de 4 millions d’euros grâce au soutien de nombreux donateurs. Car cette peinture est considérée comme un autoportrait de Courbet et le conseil général du Doubs souhaitait qu’elle rejoigne sa ville d’origine, Ornans. Ainsi, je m’en vais de ce pas faire mon autoportrait en plaquette de chocolat…

 

Comment se servir de ce principe pour vos propres dessins ? À l’image du chêne de Flagey, un personnage central pourra paraître plus imposant que les autres. Pourquoi pas ainsi, une scène se passant dans le couloir étroit d’un donjon, où un aventurier peu chanceux se trouve nez à nez avec une grosse bestiole qui lui bloque le passage.

Il n’y a pas toujours besoin de savoir faire de beaux dessins, quand on connait les principes sous-jacents, même un brouillon peut raconter quelque chose.

Un autre exemple dans la peinture de Viktor Vasnetsov où le visage d’Alenushka est pile au centre de l’image. Une composition à même de représenter son état émotionnel, puisqu’elle se trouve ainsi figée, comme prisonnière de son chagrin.

Viktor Vasnetsov (1848-1926) – Alenushka (1881)

 On pourrait très bien avoir un personnage au centre, dont le regard serait également dirigé vers nous. Ce serait comme s’il se détachait de l’image, comme s’il nous voyait directement et s’adressait à nous.

On retrouve ce choix de cadre dans le film Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Au début du film, la fille lit silencieusement la lettre qu’elle a reçue, puis relève la tête et nous regarde d’un coup, plein face. Un regard percutant ! Le film Moonrise Kingdom est une mine d’or quant à l’utilisation de compositions centrées et symétriques. Ne serait-ce que pour la première séquence du film, qui déborde d’exemples de ce qu’on nous dit qu’’il ne faut pas faire en composition, et qui pourtant fonctionne à merveille. Je vous invite à regarder ce film, c’est le complément indispensable à ce chapitre.

Même principe si vous voulez démarquer un personnage du reste de l’image. Un personnage timide entouré d’une foule en liesse ? Un mec seul et sans arme entouré d’une horde de zombie ? Un enfant perdu au milieu d’une foule en train de pleurer sans que personne ralentisse sa route ? J’en ai eu un exemple en vrai dans les rues de Liège. Les rues sont en fête, les gens discutent et s’amusent. Voilà qu’au milieu de cette foule j’aperçois un ado, assis sur un petit muret, « isolé », la tête basse, complètement absorbé par sa console de jeux. Le contraste était saisissant… Si j’avais eu à représenter ce moment, j’aurais été tenté de le faire en choisissant une composition centrée.

Voici un autre exemple un peu plus subtil de l’utilisation d’une composition centrée,. Au lieu de centrer les personnages, c’est le vide entre eux qui compose le centre de l’image. De quoi refléter ce moment suspendu dans le temps, de deux personnes qui boudent ou qui n’osent se regarder.

Et si l’on centrait l’horizon ? La ligne d’horizon étant toujours située à hauteur de notre regard, en la centrant dans l’image, le lecteur confondra son propre horizon avec celui de l’image. Son regard s’engouffrant pleinement dans celle-ci.

Un bon exemple se trouve dans cette illustration de N.C. Wyeth, la coupe de l’horizon en plein milieu de l’image renforce l’action de Robinson en train de faucher du blé. Voilà pour vous donner une idée de ce à quoi peut servir cette astuce.

Newell Convers Wyeth (1882-1945) – Robinson Crusoe (1920)

Normalement, centrer l’horizon devrait produire des images monotones, le ciel comme la terre occupant un espace de même taille. Il est pourtant possible d’amener de la différence. En plaçant un personnage qui dépassera de la ligne d’horizon par exemple. C’est ce que nous avions également dans l’image du couple se séparant. L’horizon centré permettait de figer d’autant plus ce moment entre les deux personnages.