J’aimerai aujourd’hui revenir sur une image dessinée par Jean-Jacques Sempé. Elle me fut proposée par un lecteur afin d’en recevoir une analyse graphique.

Le dessin original :

Une image pleine de contraste !

Entre les petites touches de couleurs des personnages principaux et le monochrome du reste de l’image.

Contraste entre l’espace occupé dans la composition. Ces 4 musiciennes sont entourées de larges vides, dont les éléments sont à peine ébauchés.

Contraste entre les lignes en diagonales, très vives, et les 4 petites formes colorées. Ces lignes conférent une vitesse à ce décors, qui contraste d’autant plus avec l’immobilité du petit groupe.

La diagonale très massive en bas du cadre (le chemin de fer) bloque le regard et nous ramène vers le groupe. La diagonale d’ombre en bas à gauche a le même rôle. Sans cette ombre, le regard chuterait sur la gauche. Elle a donc une grande importance, la preuve :

Retouché pour retirer l’ombre en bas à gauche de l’image  :

Vous pouvez comparer avec l’image d’origine. Le ressenti dégagé par l’image n’est plus tout à fait le même. Chaque élément d’une image a son rôle à jouer. Tout comme l’échafaudage esquissé en bord cadre à gauche.

Retouché pour retirer l’échafaudage à gauche de l’image :

On perd l’écrasement donné par le décors sur les petites figures. Notre regard se perds dans l’image, trop de possibilité d’en sortir, à gauche comme à droite.

Retouché pour retirer le train à droite de l’image :

  

Même chose pour le train, il aidait à maintenir le regard et à identifier la gare. On perds même un plan de profondeur dans la perspective. C’était subtil certes, mais nécessaire.

Conclusion

La question que l’on pourrait se poser est : est-ce qu’un dessinateur pense toujours à ses choses-là en concevant (ou avant de concevoir) son image ? Oui et non !

L’expérience fait qu’en dessinant, nous allons ajouter naturellement les éléments pour accomplir l’intention générale de notre image. On ressent tous qu’il y a quelque chose à ajouter, qu’un petit truc ne va pas, sans forcément mettre le doigt dessus. Consciemment ou inconsciemment on ajuste notre image et c’est bien mieux de le faire avant d’en concevoir la version finale. Cela nous permet de tester les variantes et ainsi de progresser dans notre compétence à représenter par l’image nos intentions, notre imagination.

C’est donc une question d’expérience et aussi de notre personnalité et de notre manière de dessiner. Mais aussi du secteur dans lequel on évolue. Dans le cinéma d’animation, on ne laisse en général rien au hasard. De nombreuses informations défilent au fur et à mesure des secondes et il nous faut alors nous assurer que tout est compris au maximum par notre spectateur. D’où je pense, une plus grande attention consciente à ces principes-là. Dans une illustration, davantage de temps est donnée à la visibilité de notre image, donc à son décryptage, d’où je pense (bis)  parfois moins d’attention aux intentions. Elles sont pourtant primordiales, car autant en animation une image en chasse une autre, autant en illustration vous n’en avez qu’une pour passer vos intentions !